La boîte à gros mots

Publié le 9 Janvier 2022

La boîte à gros mots

(NB:Il pourrait s'agir de ces petites boites, dans lesquelles on demande aux enfants d'y laisser tomber qqs pièces lorsqu'un vilain mot s'échappe de leur bouche.

Celle-ci est totalement différente:

-elle s'adresse aux adultes

-elle  n'est pas destinée à  décourager les "gros mots"; au contraire, elle les encourage et les accueille.)

 

Au cours de mes lectures sur le deuil, j’ai appris qu’il y avait des « étapes ».

Des étapes.

Comme les paliers lors d'une plongée, des niveaux qui, gravis les uns après les autres, devraient nous mener vers l’acceptation.

Acceptation.

En voilà un gros mot. Une injure. La pire des insultes.

Accepter quoi, d’ailleurs ?

Accepter de ne plus jamais revoir Hélène ?

Accepter que les médecins aient trouvé sa fatigue « normale ». Accepter que d’autres aient tout mis en œuvre pour la sauver, restant confrontés à leur impuissance après 10 jours d’enfer ?

Accepter que la Faucheuse se soit acharnée à ce point sur Hélène, balayant la leucémie pour prendre le contrôle de son corps et ravager son cerveau par l’intermédiaire d’un AVC ?

Accepter sa perte ? Ses derniers cris de douleur ?

Il n’y a aucune acceptation possible.

Je suis en colère.

Contre moi-même, déjà, puisque j’ai eu la prétention de lui offrir la vie, que je trouvais belle.

Contre moi-même, encore, pour lui avoir offert un corps qui l’a trahie.

Contre l’humain, assez prétention pour investir des fortunes pour des balades sur Mars ou des traversées de la Manche sur des « skates à la con » pendant que de belles personnes meurent, dans la douleur, sous l’oeil impuissant des médecins, infirmières et spécialistes, tout entiers engagés à ses côtés pour remporter la partie, se battre pour la vie, et tout aussi désespérés que nous, de voir la Faucheuse gagner ce nouveau combat.

Colère.

Une colère violente. Aussi violente que les orages qui ont éclaté le jour même de son décès, secouant le séquoia en face de notre maison comme nous ne l’avions jamais vu, jusqu’à en faire craquer une branche, qui s’est écrasée sur un câble, plongeant notre maison, (et seulement la nôtre), dans l’obscurité totale durant plusieurs heures.

Une soirée d’épouvante, une colère noire de Dame Nature, qui réalise que la laideur et l’effroi viennent de remporter une victoire.

Au fur et à mesure, j’ai ressenti le besoin de "cracher"   cette colère.

Alors, bien sûr, j’ai commencé par courir, le doigt tendu, comme le chante soprano, pour insulter cette « p…de maladie ».

Sylvie, lors de son déménagement, précipité par le départ d’Hélène, a fait une partie de trajet le doigt dressé sur le volant.

Puis, m’est venu l’envie de crier cette colère au cimetière, là où la Faucheuse doit bien venir se délecter, devant les tombes les plus absurdes.

J'ai commencé par accrocher la photo d' une d’Hélène qui offre un joli contraste avec celles des autres pierres tombales : généralement, de jolis sourires et un air doux. Sur sa photo, son joli minois pétille de malice et elle lève le menton avec un air de défi, assez provocateur : comme on l’aime.

Puis, j’ai eu envie d'écrire à la Faucheuse, de lui crier ma rage et l'insulter jusqu'à épuisement. A cet effet, j'ai déposé une « boite à gros mots », une boite noire.

Elle est identique à la boite aux lettres d'Hélène qui recueille les mots doux et les lettres qu'on souhaite lui écrire.

Mais elle est plus petite.

La différence ne s'arrête pas là: 

Pour Hélène, des feuilles colorées et gaies sont à disposition dans la boite.

Pour l'autre, des feuilles de mauvaise qualité, laides, et mal coupées, sont prêtes à accueillir rage, jurons, insultes et humeur vengeresse. J'y déverse la  haine que fait naitre en moi ces erreurs de la nature, l’injustice, la douleur, la peur, le chagrin. Je sais qu'un jour, je laisserai l’eau y pénétrer et je viderai cette boite dans les poubelles du cimetière.

Pendant ce temps, la boite aux lettres chargée de mots doux se remplira et, au fur et à mesure, je la remplacerai par une boite encore plus grande.

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires

 

Merci pour cette douleur crachée, face à laquelle l'impuissance d'être se révèle si cruelle.

Douleur et rage ne font qu'un face à l'inacceptable, seul le visage et l'âme de l'aimée entre tristesse indicible et bonheur de l'avoir bercée, créent pour toi et tous ceux qui l'aiment, le chemin pour la retrouver, pour ne pas oublier.

Mots doux ou mots de rage, orage de mort, désesppoir des vivants qui savent que seuls la mémoire et le temps  garderont intacts les sourires malicieux des enfants.

Valérie

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